
Relancer les échanges et l’économie locale, redonner à tous les moyens de participer au développement..Tout en économisant ses francs CFA, c’est possible !
A l’heure où le système bancaire mondial a montré ses limites, où les logiques de dépendance économiques et financières précarisent encore plus les populations africaines, il est temps de sortir des discours dénonciateurs, des analyses théoriques critiques pour trouver des solutions concrètes et applicables sur le terrain.
Il est vital de remettre à jour des expérimentations qui peuvent redynamiser et autonomiser les économies locales. La création des monnaies associatives complémentaires, à valeur d’usage, gérées directement et localement par les communautés peut constituer un levier de mobilisation, là ou l’argent est absent, là ou la pauvreté est la plus crue : là ou même le micro-crédit reste inaccessible.
Le Système local d’échanges communautaires peut revitaliser des villages, transformer des quartiers, permettre la création d’universités populaires, dynamiser les échanges économiques, et constituer un tremplin vers les autres dispositifs qu’il ne remplace pas : micro-crédit et autres financements conventionnels.
Les systèmes locaux d’échanges communautaires compensent avec un mécanisme simple la sous-liquidité monétaire dramatique des économies africaines. A ce titre, ils peuvent constituer une alternative dynamique et locale à la dépendance et la paupérisation galopante.
Les constats
On est étonné de découvrir, jusqu’au coeur de la brousse la plus éloignée, dans des environnements encore traditionnels, la tyrannie extraordinaire du billet de banque. Ici plus qu’ailleurs, celle-ci se fait sentir au quotidien. L’épine de son manque torture cruellement des millions de familles, qui n’ont ni caisse d’allocation familiale, ni sécurité sociale, ni allocation chômage, ni retraite.
Pourtant ces familles doivent scolariser des enfants, se soigner, acheter des aliments, alimenter la mobylette en carburant, payer les loyers. Il faut avoir vécu au jour le jour le quotidien des modestes familles africaines pour comprendre leurs difficultés et la prodigieuse ingéniosité qu’elles doivent déployer pour maintenir la tête hors de l’eau. Le plus souvent elles survivent grâce à des chaînes informelles de crédits/dettes qui n’en finissent plus. Cette situation fait la prospérité des usuriers, et la désespérance des populations paupérisées.
On ne peut manquer par ailleurs d’être surpris par les milliers de jeunes désabusés qui se retrouvent à partager le thé des journées entières, et qui se plaignent d’être “sans moyens”. Tandis qu’autour d’eux et dans leur quartier tout est à faire : nettoyage des rues, remblayage, assainissement, constructions communautaires, jardins, reboisement…
Quels leviers d’action ?
Qu’avons-nous à proposer à ces jeunes ? Se mobiliser bénévolement ? Obtenir un petit fond local auprès d’une ONG, lequel fond suffira à peine à répondre aux dépenses de base du projet ?
Les solutions existantes semblent toujours dépendantes de moyens financiers externes. Toujours la tyrannie du billet de banque ! Même les organisations militantes, les ONG et les associations engagées pour la souveraineté africaine fonctionnent, quoiqu’elles disent, et en dépit de ce qu’elles disent, sur des financements extérieurs. S’appuyant sur des réseaux de notables et de pairs, elles déploient ainsi des stratégies d’accaparement des financements, qu’elles redistribuent parcimonieusement aux populations.
Il apparaît important d’inventer AUTRE CHOSE. De mettre à jour des leviers d’action qui permettent de mobiliser la force, la bonne volonté, l’énergie, les compétences de populations acculées à la résignation par défaut d’argent. Tout ce potentiel reste en friche, et c’est un scandale.
Agir autrement
C’est ce constat, qui en 1997, m’a inspiré l’idée de tenter une expérimentation originale. J’ai été très engagé dans l’administration de plusieurs systèmes SELs en France au début des années 1990. J’ai eu la chance de rencontrer l’infatigable Michel Tavernier, qui, à un âge avancé, militait avec enthousiasme pour l’appropriation par tous de systèmes monétaires alternatifs.
J’ai travaillé ensuite avec l’économiste Philippe Engelhard et le sociologue sénégalais Emmanuel Ndione pour affiner les idées et les adapter au contexte africain. Nous avons pu rencontrer Jean Képaou, un innovateur social camerounais, qui avait engagé des actions de création d’une monnaie locale coopérative dans son pays au début des années 90.
Nous nous sommes appuyés aussi sur les exemples de monnaies communautaires locales anglo-saxonnes, en particulier les expériences de Michael Linton. Enfin nous avons lancé l’expérimentation avec un groupement de femmes engagées au sein du Réseau des caisses d’Epargne et de Crédit de l’organisation Enda Graf. Celles-ci se sont montrées très réceptives, et ont partagé une dynamique de recherche-action collective originale.
En quelques mois l’initiative s’est enrichie de plusieurs centaines de membres. Elle a donné lieu à des marchés réguliers, des échanges actifs et des formations. L’expérimentation a été un succès, mais n’a pu être consolidée faute de moyens.
Trouver les financements pour une telle initiative relève de l’exploit, d’autant que ceux qui pourraient être les plus ouverts à ce type d’action, et qui dénoncent à tour de livres et de discours l’économisme dominant, sont souvent les plus frileux dès qu’il s’agit de penser autrement et concrètement les rapports à l’argent. Accaparés eux-mêmes par l’esprit d’accumulation et illusionnés par la rhétorique, ils sont rétifs à un changement réel de paradigme, et ne peuvent se départir du tropisme commun qui cautionne le pouvoir arbitraire de la finance.
Après quelques années, et la création de l’Orange Bleue Afrique, j’ai décidé de remettre ce chantier à jour. De plus la crise financière, économique, et sociale confirme l’intérêt et la pertinence de tels systèmes. Plus que jamais les populations ont besoin de leviers, de moyens, qui leur permettent de produire de la richesse locale. Hors les moyens sont là, en chacun et en tous. Ces populations disposent de trois éléments extraordinaires : le besoin, l’énergie et le temps. Il suffit d’adjoindre un activateur : c’est le rôle du système des échanges communautaires.
L’expérimentation va commencer en Novembre 2010. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues !
Hassan ASLAFY