Une terre malade
Il suffit de parcourir du regard l’environnement dégradé sahélien pour convenir que non seulement le sol est pauvre, mais également malade : on découvre partout une terre déboisée aux rendements agricoles faibles, à la couche arable précaire et souvent emportée par les eaux, aux arbres torturés qui peinent à survivre aux agressions permanentes des chèvres et des bovins…
Certes il existe des poches de terre arable, des bas-fonds fertiles, et ce n’est pas le moindre des plaisirs de voir apparaître dès les premières pluies une belle prairie d’herbacées, des myriades d’insectes, d’oiseaux et de papillons. Mais le rideau retombe vite sur cette illusion de renaissance. L’accablement des mois caniculaires reviendra inéluctablement avec les paysages jaunis et une flore cuite sur pied par la fournaise d’un soleil indifférent au sort des vivants. Les pluies soudaines et fortes, si elles auront redonné des couleurs auront aussi emporté quelques millions de mètres cube de terre arable, creusé des ravines, approfondi la plaie. Les récoltes certes seront là, mais dès octobre, le ciel rappellera ses nuages et les renfermera dans son coffre pour huit mois d’un interminable stress hydrique !
Petit à petit, après l’euphorie des pluies, les constats deviendront visibles : tels champs sont devenus moins productifs, le marigot s’assèche plus rapidement, l’eau est moins abondante dans les puits, l’érosion a creusé de nouvelles ravines, certains arbres disparaissent…Si les arbres commencent à fuir, c’est qu’un jour les hommes ne tarderont pas…

Des solutions minimalistes
Comme pas mal de familiers de l’Afrique sub-saharienne, en particulier des zones arides, je connais le potentiel de ce qu’on peut y faire. J’ai eu à découvrir ça et là de vrais jardiniers du miracle, souvent de vieux bonhommes isolés, capables sur quelques centaines de mètres carrés et un point d’eau de créer de vrais petits paradis. Environnés de paysages désolés, ils ont su clôturer un coin et l’entretenir, y produire des citrons, des goyaviers, des manguiers…. S’ils peuvent produire un tel biotope sur quelques centaines de mètres carrés, pourquoi ne pas étendre l’application à l’échelle d’un terroir ?
Pourquoi depuis ces décennies d’appuis et d’aides n’émerge-t-il pas d’oasis de fertilité et de prospérité dans ce sahel dont chaque saison des pluies nous rappelle le potentiel de vitalité ? Je me souviens du temps où j’étais volontaire avec Pierre Rabhi à Gorom Gorom. Il avait une approche pionnière du compostage, mais souvent dans une perspective minimaliste, localisée au jardin et aux cultures. Pierre Rabhi a une vision agro-écologique, mais il lui manque un peu du souffle anglosaxon de l’ambitieuse permaculture. Voir plus global et envisager des opérations de changement à plus grande échelle. Les action agroécologiques “traditionnelles” pâtissent ainsi par leur micro-échelon militant axée sur le paysan, sans s’appuyer, dans le même temps, sur des leviers collectifs et transversaux qui ensemble peuvent permettre d’élargir le possible. Rendons hommage à ces pionniers et creusons, en l’élargissant, le sillon qu’ils ont ouvert avec tant d’engagement et de noblesse.
Les plans de développement locaux produits par les collectivités locales témoignent du manque d’ambition qui frappe la contrée. Pourquoi aucune ville du Sahel ne s’est-elle engagée dans l’idée d’une ville verte pilote ? Intériorisé par les experts et les techniciens, une sorte d’inhibition mimétique se transmet de cercles en cercles jusqu’au groupements paysans qui n’ont souvent pour vision prospective qu’une précaire aspiration à survivre moins durement ! Et à récolter quelques mini-miettes des financements que se réservent ceux qui ont le privilège d’avoir accès aux bailleurs !
Inventer une autre éco-vision
Il manque à tout cela une perspective plus ample et plus ambitieuse. Je repense à cette approche restauratrice globale que j’ai trouvé dans les Kibboutzs israëliens et dans des projets pionniers comme Auroville en Inde. Où l’on a commencé par la création d’une forêt.
Il faut une éco-vision ambitieuse pour penser une nouvelle prospérité verte pour le sahel. Cette vision doit s’ancrer sur des réalisations locales d’une certaine échelle, et d’abord des campagnes intensives de régénération des sols et de reforestation.
Pour notre part nous allons emprunter à la permaculture sa compréhension globale, à la biodynamie la relation partenariale d’alliance avec la nature, à l’agrobio intensive son efficacité productive. Et impulser des éco-dynamiques vivantes, des écosystèmes régénérateurs à grande échelle pour permettre aux gens d’améliorer leurs conditions de vie et d’agir avec plus de pouvoir sur leur destin et leur histoire.